Comment le mouvement physique affecte-t-il la pensée, la littérature ?

Je suis allé au yoga et j’ai écrit de la même manière. timidement J’ai longtemps gardé secrètes mes aspirations autour de ces deux pratiques. J’ai été détourné d’une trajectoire académique et d’une écriture objective dite à la troisième personne. Ils ont été construits en parallèle et, aux yeux des autres, sans rapport les uns avec les autres. Aujourd’hui encore, les gens sont surpris dans le studio où j’écris et, parmi les gens de lettres, où j’enseigne le yoga. Pour moi, cependant, ce sont des pratiques entrelacées qui ont en commun un rapport à l’attention et à l’espace. Ils convergent également autour d’un langage intuitif et exploratoire. Le dialogue entre les mouvements du corps et la création est à la base de ma démarche.

Je pratique le yoga depuis plus de vingt ans. Au départ je cherchais l’intensité, l’exercice de postures compliquées, une manière de dépasser ou de performer le corps. J’ai eu deux grossesses, je me suis blessée, j’ai commencé à écrire et la relation entre mes pratiques s’est formée.

La douleur (physique, mentale), mais pas seulement la douleur, m’a ralenti. Bien que j’aie encore besoin des endorphines produites par l’exercice, j’apprécie davantage les pratiques douces et la méditation. La lenteur et l’immobilité me permettent d’observer encore plus clairement les mouvements subtils, intérieurs et environnants. Au fond, tout est mouvement.

Je passe rarement beaucoup de temps assis devant un texte. Au bout d’une heure ou deux, parfois moins, mon rythme faiblit. Je regarde dans l’espace. Je me lève sans raison habitée par des picotements, de la fatigue, de l’impatience. Souvent, ça fait mal quelque part. Je ne me bats pas. L’écriture me suit.

Lorsque je m’allonge sur une natte ou sur le sol, que ce soit à la maison, dans un studio ou sur la pelouse, j’ouvre une autre porte. Souvent, cela commence ainsi, c’est-à-dire par le simple fait de s’allonger. Respirer m’occupe. Ainsi que différentes sensations, dont l’anxiété, les tensions de toutes sortes.

L’immobilité au sol est devenue une pratique en soi. Souvent, j’ai envie de bouger. Parfois j’enchaîne les postures de yoga, je me laisse guider par d’autres professeurs, d’autres propositions, ou je pars en balade. La forme importe peu. Cherche principalement à investir un espace.

Par le mouvement ou la méditation, quelque chose de différent se produit. Mon corps se déchaîne, ma respiration change. Peu à peu des images et des phrases peuvent se former, des émotions peuvent apparaître. Ils ne proviennent plus de l’effort mental.

C’est aussi un moyen d’accéder à une mémoire sensorielle. Un procédé qui m’a été utile lors de l’écriture de Saison Chaud. Avec ce projet j’ai eu envie de renouer avec mon adolescence en Afrique de l’Ouest. Une époque qui remonte à trente ans. J’avais besoin d’embrasser le côté partiel et flou de mes souvenirs, sans me soucier de l’exactitude. S’intéresser à ce qui est inscrit sur mon corps.

Cela m’a permis de longues périodes de distraction, de mouvements flous. Par exemple, une semaine entière à investir dans la jetée en béton de Knowlton Landing. Alternant entre la natation, le yoga, la lecture, l’écriture, je me tournais vers l’attention floue. J’ai copié quelques phrases capturées : avez-vous pris votre ligne de pêche ? Il observait les mouvements de l’eau. Les souvenirs sensibles ont prévalu dans la collection. Ce « ne pas faire » qui s’apparente à de la paresse se traduit dans mon corps sous forme de relaxation. Des traces d’une nature plus intuitive émergent de cet état.

Le matériel de la plate-forme a ensuite été transposé dans mon texte. C’est difficile à suivre, même pour moi, mais je sais que cette semaine de contemplation émouvante a été utile. C’est ainsi que je m’immerge dans une matière, un thème.

J’insiste souvent dans l’étude sur l’importance de la parole pratique. Le mouvement, quel qu’il soit, comme la création, passe par la répétition, par un mélange de discipline et d’abandon. Ça demande de s’entraîner, de revenir encore et encore au sol (au tapis, à la salle de sport, au studio de danse). Ecrire, c’est aussi revenir au texte. Parfois c’est ennuyeux, creux, plat. En ce sens, la méditation est un point d’appui important. Les états changeants sont des mouvements.

J’ai récemment relu Journal d’Irlande de Benoîte Groult. Entre 1977 et 2003, avec constance, et peut-être aussi avec un certain acharnement, il va pêcher en mer et tient son journal. Il reste dans son corps indestructible, impatient et vieilli. Ses écrits reflètent une manière de lier les mouvements du corps et la littérature. Elle semble aussi se manifester par la répétition et la durée.

Quant à moi, quand je bouge j’accède à mes histoires, une charge ou une densité contenue dans mon corps. Quelque chose ne se fait pas automatiquement de façon créative et quand ça se fait, ce ne sont pas toujours des coups de génie, mais je persévère, j’ai confiance.

Il arrive un moment où je dois me mettre au travail. Construisez-le et déconstruisez-le. C’est aussi une question de formation. La matière qui monte du sol, du corps se transforme. Il s’en va souvent, puis revient. Le dialogue continue.

La littérature et peut-être aussi la science politique m’accompagnent pour étudier. Je les reconnais dans ma recherche du niveau de langue. Par pudeur et ignorance, j’hésite à utiliser le sanskrit et certains enseignements traditionnels du yoga. Je soigne le « texte » qui sous-tend mes cours, je fais attention aux mots qui sortent de ma bouche. J’évite de parler de bien-être et de calme intérieur qui induisent une pression contraire à ce que je veux véhiculer. Je préfère les inviter à écouter ce qui est présent dans le corps, à composer avec du matériel existant, sans imposer un état particulier.

Le yoga est critiqué pour être devenu un produit commercial et nourrir l’individualisme. Je comprends et je suis toujours critique. Cependant, je pense que cela sert à nous connecter les uns aux autres. Allongez-vous, restez immobile, répétez une série de gestes ensemble, ouvrez-vous à quelque chose de plus grand. Pour moi, ce sont des actes non-conformistes qui peuvent unir, rapprocher les gens et, finalement, provoquer des transformations au-delà de la personne, du studio. Il en va de même pour l’écriture.

J’aime beaucoup cette phrase qui clôt l’essai Everybody: A book About Freedom, d’Olivia Laing (W. W. Norton) : « Voilà ce qu’un corps peut faire pour un autre : manifester une liberté qui se partage, qui glisse sous la peau. La liberté ne signifie pas se libérer du poids du passé. Cela signifie continuer dans le futur, en rêvant tout le temps. Un corps libre n’a pas besoin d’être entier, intact ou inaltéré. C’est toujours en train de changer, de changer, de changer, c’est une forme fluide après tout. »

Brigitte Vaillancourt

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